Avec Alma, Timothée de Fombelle sort l’esclavage d’un passé enfoui

Avec Alma, Timothée de Fombelle sort l’esclavage d’un passé enfoui

Alma, le vent se lève, premier volet d’une trilogie romanesque sur fond d’esclavage, raconte le déracinement et l’exil avec réalisme. S’y ajoute le souffle de l’aventure à travers le parcours d’Alma, sublime héroïne. Une saga orchestrée par Timothée de Fombelle parue chez Gallimard jeunesse mais qui ne sera sans doute pas publiée en Angleterre et aux États-Unis. Rencontre.

Une vitrine permet d’apercevoir l’auteur devant son ordinateur. C’est bien là. La porte grande ouverte m’invite à rentrer. À l’intérieur, la décoration intemporelle respire l’authenticité. La plupart des objets ont été fabriqués par le propriétaire des lieux. « Il faut que je le termine », précise ce dernier en montrant le siège sur lequel il s’assoit pour écrire. Timothée de Fombelle, 47 ans, n’est donc pas uniquement un artisan des mots…

« Alma arrive au bon moment »

L’écrivain me reçoit ce mardi 16 juin dans son atelier pour parler d’Alma une trilogie d’aventures, et de la sortie du premier volet, Le Vent se lève (Gallimard jeunesse). Prévue le 2 avril, la parution du livre a été reportée au 11 juin pour cause de confinement. Entre-temps, le débat sur l’abolition de l’esclavage, le thème central d’Alma, a resurgi dans l’actualité avec la destruction en Martinique de deux statues de Victor Schœlcher le 22 mai.

« C’est très étrange, reconnaît Timothée de Fombelle, un peu abasourdi. Je croyais prendre une grande distance avec le monde d’aujourd’hui en racontant une histoire qui se passe il y a plus de deux siècles. Je voulais faire sortir du passé quelque chose d’enfoui. En fait, on ne m’a pas attendu et j’en suis très heureux. Ça prouve qu’Alma arrive au bon moment. »

Le combat des Noirs pour leur propre libération passionne l’auteur depuis ses années au lycée franco ivoirien d’Abidjan. Plus particulièrement depuis une visite en famille du port d’Elmina au Ghana. « C’était en 1987. La forteresse était abandonnée, gagnée par la végétation. Personne ne m’avait parlé d’esclavage avant. J’ai découvert la théorie et la réalité tactile en même temps. Quand à 13 ans, vous voyez sur un mur un anneau accroché, il y a quelque chose que l’on ressent de manière définitive, affirme l’auteur. Ça m’a ouvert les yeux et je me suis dit qu’un jour je raconterai ça. »

« Ma mémoire de l’Afrique n’est que ressentie »

Dans Le Vent se lève, il n’est pas encore question d’abolition, mais de chasseurs d’esclaves, de commerce triangulaire, et de navires négriers. Il est aussi question de terre africaine que l’auteur raconte en convoquant les cinq sens. « Mon lien avec l’Afrique remonte à l’enfance. D’abord l’Afrique du Nord tout petit, puis l’Afrique de l’Ouest, plus tard. Or, c’est le moment où la mémoire se forme dans les sensations. À vrai dire, ma mémoire de l’Afrique n’est que ressentie. »

Commencer son récit en Afrique est aussi un choix revendiqué. « Peu de récits sur l’esclavage démarrent en terre africaine. Pourtant, il n’y a aucune raison que la pointe n°1 du triangle soit en Europe. » Commencer son histoire en Afrique permet enfin à l’auteur de montrer ces vies arrachées à leur continent et de parler de déracinement et d’exil, thèmes déjà présents dans ses autres romans.

« Je voulais mettre cette histoire dans le présent »

La plume de Timothée de Fombelle, entraîne le lecteur à travers l’Afrique de l’Ouest en utilisant le présent de l’indicatif, le temps de l’urgence et de l’immédiateté. Temps également qui rapproche les lecteurs des multiples personnages. « Je voulais mettre cette histoire dans le présent. Il y a aussi quelque chose du conte, de la tradition orale, quelque chose d’Africain, constate l’écrivain. J’ai fait aussi le choix de raconter l’histoire de manière chronologique. Moi qui aime construire mes histoires en poupée russe, ce n’était pas évident. »

L’écrivain embarque ensuite le lecteur dans La Douce Amélie avec détails et précisions. « J’ai utilisé les plans de l’Aurore, explique-t-il en les dépliant. Grâce à eux, le navire m’est devenu un terrain familier. C’était le seul moyen pour moi de raconter la tension, pour faire croiser mes personnages… » A son bord, 550 captifs, l’équipage, Joseph, un clandestin chasseur de trésor, et Alma. Mais Alma n’est pas une captive. Chez les Okos, le mot « alma » signifie libre.

Timothée de Fombelle déplie les plans de l’Aurore, La Douce Amélie dans le roman. Photo : Anne-Flore Hervé.

Cette même Alma, sublime, est dessinée sur la couverture (très réussie) par François Place, une « évidence » pour Timothée de Fombelle. Le binôme se retrouve artistiquement dix ans après Tobie Lolness, mais cette fois dans un univers réel et historique. L’illustrateur n’a pas son pareil pour dessiner La Douce Amélie, l’atmosphère et les personnages du XVIIIe siècle, mais aussi l’Afrique, comme cette vallée au début du roman dans laquelle cohabitent animaux de la savane, un cheval et la famille d’Alma.

Alma, Lam et Brouillard. Illustration François Place.
Alma, Lam et Brouillard. Illustration François Place.

L’Angleterre et les États-Unis privés d’Alma ?

Au cours de notre entretien, Timothée de Fombelle a évoqué ses pourparlers avec son éditeur anglais, réticent à l’idée de publier Alma, sujet passionnant mais délicat selon lui, prétextant l’appropriation culturelle de l’histoire des Noirs par un Blanc…

Depuis, Timothée de Fombelle a accordé un entretien au Point mercredi 24 juin. Il confirme que son éditeur anglais Walker Books et sa filiale aux États-Unis « ont aimé le livre, mais, en effet, et pour la première fois, ils ne le publieront sans doute pas… »

L’écrivain ajoute : « Je suis un raconteur d’histoires, blanc. Ce biais existe et je sais d’où je viens. Mais qu’un homme blanc puisse endosser le rôle d’une petite fille noire, qu’un écrivain puisse raconter l’histoire de la traite négrière du point de vue des esclaves même si cette histoire n’est évidemment pas la sienne, c’est pour moi la définition même de la littérature… »

Alma est pourtant bien une œuvre littéraire et ne pas la publier est une forme de censure…

400 pages, 18 €.

Comme ses précédents romans – Tobie Lolness, Vango, Le livre de Perle – le souffle de l’aventure est au rendez-vous avec des pirates et un trésor. Mais aussi le conte, à la lisière du fantastique et empreint de poésie, qui raconte la culture africaine.

Le tout est raconté au plus près d’une réalité très documentée sur la barbarie de l’esclavage, sans l’édulcorer mais en la rendant accessible aux jeunes lecteurs. Le récit éclaire sur la complexité de cette période encore mal connue.

« Peut-être que grâce à Alma, l’histoire de l’esclavage et son abolition va enfin rentrer dans les écoles », conclut Timothée de Fombelle.

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