Anne-Laure Bondoux croit au pouvoir de l’écriture

Anne-Laure Bondoux croit au pouvoir de l’écriture

Après six ans d’absence, l’écrivaine revient en littérature jeunesse avec Nous traverserons des orages. Un roman qui questionne la transmission de la violence de père en fils.

Elle prévient par téléphone qu’elle aura quelques minutes de retard. Une pointe de contrariété transperce dans sa voix. Mais qu’est-ce que quelques minutes comparées à six années ? L’Aube sera grandiose, le dernier roman ado d’Anne-Laure Bondoux et premier lauréat du prix Vendredi, est paru le 21 septembre 2017. Nous traverserons des orages paraît le 28 septembre 2023.

Entre les deux parutions, la plume de l’écrivaine a fait quelques incursions remarquées en littérature générale. En solo (Valentine ou la belle saison, 2018) mais aussi avec son complice Jean-Claude Mourlevat (Oh happy day, 2020). « Puis ont suivi trois années d’écriture, dont deux en pleine pandémie », souffle-t-elle une fois attablée dans un restaurant proche de la rue de Verneuil. « Ce quartier, très présent dans mon roman, c’est mon premier souvenir de Paris », ajoute celle qui a grandi en banlieue.

La lignée masculine

Il y a encore quelques semaines, l’écrivaine se trouvait loin du tumulte parisien, en pleine campagne à la lisière du Morvan. Depuis son retour dans la capitale, les rendez-vous s’accumulent, son agenda se remplit et le changement de rythme la bouscule. « Mais je préfère ça », rassure-t-elle, impatiente de rencontrer la génération née dans les années 2000 à qui elle tend clairement la main dans son roman.

« Avec eux, j’ai parfois le sentiment de ne plus parler le même langage, déplore-t-elle. Mais nous faisons malgré tout partie de la même histoire. » Sans oublier celle née dans les années 1940, comme son père à qui elle dédie son livre et qu’elle n’a jamais vu pleurer. « Il en est très fier », se désole-t-elle, en esquissant un sourire résigné.

Comme dans ses trois précédents romans adolescents, l’écrivaine fait des ponts entre les générations mais en décalant légèrement son regard pour changer de prisme. Après avoir exploré l’univers féminin et le lien mère-fille, l’écrivaine ausculte la lignée masculine sur quatre générations afin de chercher des réponses à un questionnement qui la taraude : « Comment mon fils peut se déployer, exprimer ses émotions et devenir ce qu’il a envie de devenir dans le monde d’aujourd’hui et avec l’héritage qui est le sien ? », interroge-t-elle. Et avec un préalable amer : « Autour de moi, la plupart des hommes de ma génération ont une mauvaise relation avec leur père, plus ou moins violente. » D’où vient-elle ?

Trouver le déclic

Anne-Laure Bondoux, 52 ans (deux ans de moins que son narrateur), se met alors à remonter le temps en puisant dans son matériau préféré, son propre héritage familial, jusqu’à son arrière-arrière-grand-père paternel, un poilu. Une image se dessine dans son esprit et s’anime. « Celle d’un soldat qui rentre chez lui, sur une route de campagne du Morvan, il fait chaud, ça monte, il n’est pas attendu », décrit-elle. Reste à trouver le déclic pour se lancer dans l’écriture.

Il s’impose de manière brutale le 15 mars 2020 lorsque la guerre est déclarée au virus. L’atmosphère belliqueuse s’immisce dans la saga de la famille Balaguère qui commence par une autre guerre, celle de 1914. Comment réagir lorsque la vie s’arrête du jour au lendemain ? Comment nos aïeuls ont-ils vécu ces traumatismes collectifs ?

Ébranlée par le présent, la plume d’Anne-Laure Bondoux mêle l’histoire individuelle et familiale des Balaguère à celle du pays avec une grande finesse. Elle raconte les guerres, les drames, les amours avec une intensité brillamment rythmée. Elle met des mots sur les secrets, les non-dits, les fantômes avec un objectif : comprendre ce qui nourrit la violence des hommes de père en fils.

A quoi ça sert d’écrire ?

« Dans chaque roman, et celui-là en particulier, je me requestionne sur l’utilité de la littérature », confie-t-elle. À quoi ça sert d’écrire ? La question est sous-jacente dans tout le roman grâce au narrateur. « La réponse qu’il esquisse est un peu la mienne, admet-elle. Peut-être que, quand même, en mettant des mots là où il n’y en a pas, on arrive un peu à modifier, à comprendre, à s’émanciper… »

Anne-Laure Bondoux a des raisons d’espérer. Longtemps tourmentée par un secret familial, elle a su traverser les orages grâce à l’écriture. « Je me sens aujourd’hui apaisée, assure-t-elle. J’ai le sentiment avec ce pavé de clore un cycle d’écriture autour des récits transmis au sein des familles. Et un chapitre pour moi. »

Rencontre parue dans dimanche Ouest-France le 29 octobre 2023.

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